Analyse textuelle. Expériences d’utilisation de NVivo et de RQDA
Maison des sciences humaines et sociales en Bretagne, vendredi 19 juin 2026
I. L’appui de la MSHB à la recherche en SHS
1. Cadre et objectifs de l’atelier
L’atelier du 19 juin 2026 répondait à un besoin croissant de partage d’expériences sur les outils d’analyse qualitative assistée par ordinateur (CAQDAS).
L’enjeu était de dépasser le cadre technique pour interroger les pratiques de recherche : comment organiser, coder et explorer des données non structurées (entretiens, observations) dans le respect de la rigueur scientifique ?
2. L’offre de la MSHB : PACIHM et Humanités Numériques
L’accueil à la MSHB a permis de mettre en lumière deux piliers d’accompagnement essentiels pour les doctorants et chercheurs du CREAD, présentés par Ludivine Guého et Chloé Choquet.
A. La plateforme PACIHM (Ludivine Guého)
Cette plateforme se concentre sur l’accompagnement méthodologique appliqué aux interactions humaines.
- Aide à la conception : Ludivine Guého a insisté sur l’accompagnement en amont du terrain. Il ne s’agit pas seulement de mettre à disposition du matériel, mais de conseiller le chercheur sur le choix du protocole (longitudinal, expérimental) le plus adapté à sa question de recherche ;
- Ressources techniques : la plateforme offre un accès à des environnements contrôlés (simulateur de conduite) et à des outils de recueil de données physiologiques (EEG, eye-tracking) ;
- Base de données : Un point fort souligné est l’accès à un panel de 500 participants, un atout majeur pour la robustesse statistique des études quantitatives ou mixtes en SHS.
B. La plateforme Humanités Numériques (Chloé Choquet)
Sous la responsabilité de Chloé Choquet et son équipe, cette plateforme accompagne la transformation des données brutes en corpus exploitables.
- Ingénierie documentaire : accompagnement sur les enjeux d’OCR (reconnaissance optique de caractères) pour transformer des documents manuscrits ou imprimés anciens en fichiers textuels exploitables ;
- Logiciels et codage : la plateforme propose un soutien technique sur une large gamme de logiciels, allant du traitement de texte avancé (Python, TXM) aux outils d’analyse qualitative (NVivo, QualCoder) ;
- Valorisation et archivage : un axe majeur concerne le dépôt des données de la recherche. L’équipe accompagne les chercheurs dans le versement de leurs corpus sur la plateforme Nakala, garantissant ainsi la pérennité, le référencement et la conformité aux principes FAIR (Facile à trouver, Accessible, Interopérable, Réutilisable).
II. Fondements de l’analyse textuelle
1. Communication d’Elzbieta Sanojca
Elzbieta Sanojca a posé le cadre épistémologique nécessaire à l’utilisation des outils CAQDAS. Son intervention a permis de replacer l’usage logiciel dans une démarche scientifique globale, évitant l’écueil de l’outil « boîte noire ».
A. La préparation du corpus
- L’analyse assistée par ordinateur ne dispense en rien d’un travail préparatoire rigoureux sur les données ;
- Une attention particulière a été portée à la qualité de la transcription : si des outils comme Whisper (IA) permettent un gain de temps considérable, il faut prendre gare au risque d’hallucinations textuelles ;
- Nécessité impérative d’une phase de relecture et de correction humaine systématique pour garantir la fidélité des verbatim avant toute importation dans un logiciel comme NVivo ou RQDA.
B. Le codage comme processus itératif
- Voir le codage non pas comme une étape finale, mais comme un processus itératif et réflexif ;
- Distinction entre le codage inductif (émergent des données) et le codage déductif (basé sur une grille théorique préalable), expliquant comment les logiciels permettent de jongler entre ces deux approches ;
- Attention à la multiplication incontrôlée des codes. Mise en place de méthodes de regroupement et de structuration en « arborescence » pour conserver une lisibilité analytique à mesure que le corpus s’étoffe.
C. Le rôle de l’outil dans la visualisation
- Au-delà du codage, Elzbieta Sanojca a montré comment l’outil aide à la mise en visibilité des données ;
- Elle a exploré les fonctions de croisement (matrices) qui permettent de confronter les catégories de codage avec les métadonnées des participants (profils sociologiques, caractéristiques professionnelles, etc.) ;
- L’objectif est de permettre au chercheur de repérer des récurrences, mais aussi des cas « déviants » ou atypiques, essentiels pour la richesse d’une analyse qualitative.
III. Retours d’expériences et stratégies de codage
1. Stratégies opérationnelles avec NVivo
La session de retours d’expérience, animée par Agathe Dirani, Lise Tregloze et Vanessa Pleven, a mis en lumière des manières distinctes d’appréhender le logiciel, selon la nature des corpus et les objectifs de recherche.
A. Lise Tregloze : approche par attributs et complexité
- Organisation : Lise Tregloze a présenté une méthode rigoureuse consistant à traiter chaque individu comme une unité d’analyse dotée d’attributs précis (secteur, genre, établissement) ;
- Méthodologie : elle utilise NVivo pour gérer la complexité de données mixtes, combinant des entretiens et des observations longitudinales. Le logiciel lui sert à structurer ces données disparates pour garantir la traçabilité de chaque information ;
- Usage analytique : elle ne se limite pas au codage, exploitant les fonctionnalités de « requêtage » de NVivo pour croiser ses attributs avec les thématiques émergentes, faisant du logiciel un outil de vérification de la cohérence de sa démonstration.
B. Vanessa Pleven : récits de vie et classification
- Exportabilité : elle tire parti de la classification interne des fichiers dans NVivo pour générer des tableaux de synthèse structurés. Ces exports facilitent ensuite la rédaction, car elle peut directement intégrer ses résultats dans ses analyses ;
- Codage évolutif : elle a souligné la nécessité de fusionner régulièrement ses codes, passant d’un codage très granulaire (inductif) à des catégories plus transversales (déductives), au fur et à mesure de la compréhension de son terrain.
2. Synthèse des débats : pérennité et limites
La discussion finale, à laquelle Agathe Dirani a activement participé, a permis de soulever des enjeux transversaux critiques pour le CREAD :
- L’apport de l’outil pour mettre à jour la définition empirique d’un concept, par rapport aux définitions théoriques antérieures
- La systématisation de l’analyse, un gage de robustesse des résultats ?
- Les caractéristiques des objets de recherche qui se prêtent à l’analyse textuelle :
- Les objets appelant une approche inductive du fait de leur caractère relativement émergent (ex : compétences collaboratives explorées par Elzbieta Sanojca, dimension créative de l’engagement étudiant) ;
- Les objets en lien avec les représentations et émotions des individus, que le discours met en scène de manière spécifique (ex : affects et représentations associées à l’expérience de la mobilité sociale) ;
- Le paradoxe de l’outil : bien que NVivo soit un soutien puissant à la structuration, les intervenantes rappellent que le logiciel n’effectue pas l’analyse : l’intelligence analytique reste exclusivement humaine ;
- Souveraineté des données : une réflexion collective a émergé concernant la dépendance aux logiciels propriétaires américains (NVivo) et le risque de « boîte noire ». Des alternatives comme RQDA ont été discutées pour leur transparence et leur gratuité, malgré des interfaces souvent moins intuitives et des questions réelles sur leur maintenance à long terme ;
- Vers des communautés de pratique : en conclusion, Agathe Dirani a réitéré l’importance de ce type d’atelier pour sortir de l’isolement face aux outils. L’idée d’instaurer des rendez-vous réguliers de partage de bonnes pratiques sur les logiciels d’analyse au sein du CREAD a été retenue comme une perspective concrète pour la suite.