I. Ouverture, logistique et cadrage du PRt5 : Agathe Dirani (AD) et Maël Le Paven Jarno (MLPJ)
1. Le PRt5 et l’hybridation méthodologique
AD et MLPJ introduisent la Journée d’Étude dans le contexte du PRt5 : « Épistémologies et méthodologies : hybridations en sciences de l’éducation et de la formation ».
- Le cœur du PRt5 se situe dans la discussion autour de la diversité des cadres, épistémologies et méthodes de recherche et de leurs hybridations (ex. croisement de matériaux, emprunts à divers champs disciplinaires, hybridation des méthodes issues de différents courants de recherche…).
- L’objectif est d’alimenter une réflexivité sur les pratiques de recherche, en lien actuellement avec les thèmes de l’émancipation et de la créativité.
2. Le parcours de vie comme objet et méthode
- C’est un outil méthodologique pour appréhender les trajectoires des chercheurs et des acteurs.
- C’est aussi un objet d’étude permettant de saisir les mécanismes dans la manière dont le « social traverse la trajectoire de l’individu dans toutes ses dimensions ».
3. Les intervenants
- Émilie Potin : approche par les sources et récits croisés ; travaux sur les vulnérabilités juvéniles et la protection de l’enfance.
- Hugues Pentecouteau : spécialiste de la socialisation et de son rôle dans les parcours.
- Gildas Grimault : travaux sur la formation des adultes et la méthode biographique pour comprendre les trajectoires d’apprentissage.
- Vanessa Pleven : utilisation des récits biographiques sur les interruptions de formation en études infirmières.
II. Axe 1 : rencontre de l’approche biographique et méthodes situées
Cet axe aborde la question fondamentale des choix méthodologiques : pourquoi et comment recourir aux parcours ou aux récits de vie ? quels rapports avec d’autres outils d’enquête ?
1. Émilie Potin : récits croisés, contrainte et piège identitaire
- Contrainte contextuelle : É. Potin explique que l’approche par le récit n’était pas un choix initial, mais une contrainte issue d’un contrat de recherche déjà négocié avec le financeur. Son intérêt se portait avant tout sur le format d’écriture des sciences sociales, qu’elle souhaitait plus ouvert et accessible.
- Le piège du récit en protection de l’enfance : elle met en garde contre les difficultés spécifiques du terrain : travailler sur les parcours d’enfants confiés est extrêmement délicat :
- Risque de réassignation : en interrogeant ces jeunes sur cette particularité, le chercheur risque de les réassigner à une identité totalisante (« placé(e) »), occultant leurs autres rôles sociaux (élève, sportif, etc. qui peuvent être des points d’entrée facilitants pour mener des entretiens avec eux/elles).
- Confusion des rôles : l’enfant est déjà contraint de raconter son histoire aux professionnels (éducateurs, juges, …). Le/la sociologue peut donc se retrouver confondu avec un travailleur social, rendant difficile l’obtention d’une parole libre et non orientée par certaines attentes.
- Conclusion : É. Potin indique qu’avec le recul, elle ne retiendrait pas la même approche initiale pour ce public.
2. Hugues Pentecouteau : du quantitatif à la carrière
- Formation classique : H. Pentecouteau partage son parcours issu d’une formation sociologique qu’il qualifie lui-même de « très classique », en partie axée sur le quantitatif (références à Durkheim, Bourdieu, …). Initialement, seul le quantitatif lui paraissait porteur d’une véritable scientificité.
- Le déclic des écoles Diwan : lors de son DEA, il mène une enquête quantitative exhaustive (100% de réponses) sur l’émergence des écoles Diwan.
- Limitation du questionnaire : le questionnaire ne lui apprend finalement « pas grand-chose ».
- Révélation de l’individu : c’est la rencontre avec les acteurs qui lui révèle que, derrière l’histoire politique ou militante, c’est l’histoire personnelle et le sens que chacun donne à son engagement qui est central. Cela marque son virage vers le qualitatif.
- Terminologie : il privilégie le terme de carrière, issu de l’approche interactionniste, pour interroger l’histoire de l’individu et les successions d’états dans une logique dynamique, non linéaire.
3. Gildas Grimault / Vanessa Pleven : la nécessité de la subjectivation
- Objet et méthode alignés : l’approche par le récit de vie est apparue comme une nécessité pour l’objet de recherche de V. Pleven : l’abandon en formation infirmière.
- Rejet des catégories admises : les tentatives de quantifier l’abandon se soldaient par des catégories trop larges (« raisons personnelles », « autre », …), qui masquaient la complexité des facteurs. Pour comprendre l’abandon, il fallait saisir la dimension identitaire, de socialisation et de subjectivation de l’individu.
- Le récit comme signification : l’approche biographique est apparue comme un outil qui permet de comprendre la signification et le sens que l’individu attribue à l’événement dans son parcours global.
- Compléments de Gildas Grimault sur l’approche biographique : l’effet « désassignation » de la place qu’occupe les individus : Contrairement aux craintes de réassignation précédemment soulevées, l’approche biographique dans ses travaux a eu pour effet de « désassigner » des sujets (adultes) de leur simple rôle d’« apprenants avec un projet professionnel ». Certains participants, abordant initialement l’entretien « comme un entretien d’embauche », se sont vus invités à parler de l’ensemble de leur parcours de vie, ce qui les a conduits à replacer leur projet d’apprentissage dans leur parcours biographique.
- L’adaptation du cadre théorique au terrain : le cadre théorique initial de G. Grimault sur les nouveaux locuteurs bretonnants s’est révélé trop « réducteur » et ne correspondait pas à la « diversité des situations » observées sur le terrain, l’obligeant à ouvrir le cadre d’analyse pour prendre en compte la complexité des parcours.
III. Approfondissements méthodologiques et discussion (axe 4)
La discussion s’élargit aux questions de définition, de techniques d’entretien, et d’épistémologie de l’hybridation, en abordant les défis de l’analyse.
1. Le récit de vie vs. Histoire / Trajectoire
- Différence de sens : une question de James Masy (Maître de Conférences à l’Université de Rennes 2) porte sur la distinction entre récit de vie, histoire de vie et trajectoire. Les intervenants insistent sur le rôle du sens :
- Le récit de vie n’est pas l’histoire factuelle, mais la manière dont le sujet digère, réarticule et raconte son passé dans le présent de l’entretien.
- Le sens est coproduit dans le « jeu social » de la relation d’enquête.
2. La pratique de l’entretien et l’hybridation
- La question inaugurale : Vanessa Pleven décrit concrètement sa technique d’entretien : commencer par une question inaugurale très ouverte : « comment en êtes-vous arrivé à interrompre votre formation ? ». C’est ensuite l’enquêté·e qui choisit le moment où il/elle souhaite démarrer son récit, ce qui est révélateur dans l’analyse du processus d’interruption. Cette technique permet à l’enquêté(e) de définir lui/elle-même la genèse de son récit (ici le plus souvent : son rêve initial de formation), ce qui fournit la structure pour les entretiens suivants.
- Il s’agit d’une approche hybride permettant de construire un guide d’entretien évolutif à partir du matériau narratif.
- Question de l’hybridation :
- Les méthodes qui permettent d’appréhender les parcours donnent lieu à des processus d’hybridation (par exemple : au cours d’un entretien, articulation entre des approches confinant à la tradition du récit de vie au sens strict, et d’autres relevant de l’entretien semi-directif).
- le PRt5 interroge ces processus d’hybridation des méthodes dans les pratiques de recherche, et notamment les conditions dans lesquelles ils émergent, tout en tenant compte des difficultés épistémologiques et de la « complexité » à la faire reconnaître pleinement dans un cadre académique strict (comme par exemple lors d’une soutenance de thèse).
3. Le défi de l’analyse des données
- Articulation qualitatif/quantitatif : l’axe 4 (analyse) soulève la question de l’articulation entre la richesse qualitative du récit et l’usage potentiel de méthodes semi-automatisées (ex : lexicométrie ou analyse textométrique).
- Le temps de l’analyse : les intervenants soulignent que le travail d’analyse d’un récit biographique complet demande un temps très long et rigoureux, contrastant souvent avec les exigences de rapidité de la recherche.
- De la réécriture à la fictionnalisation : la question de la restitution et de la réécriture est abordée. Jusqu’où peut-on aller dans la réécriture (fictionnelle ou semi-fictionnelle) pour transmettre le sens du parcours sans trahir le propos ? Le chercheur est invité à se positionner sur son rôle de médiateur et d’interprète du vécu de l’autre. L’idée consiste à préserver « une justice descriptive » (E. Potin) en respectant la parole et le sens proposé par les enquêtés. La reconstruction permet de préserver la confidentialité nécessaire pour ne pas nuire à la réputation sociale ou être instrumentalisée (cf. l’exemple du livre « Un anonyme alcoolique » – Hugues Pentecouteau et l’article d’A. Béliard et de J.-S.Eideliman[1]).
IV. Synthèse sur le sensible et l’éthique (axes 2 et 3)
Ces axes, intrinsèquement liés, sont au cœur des méthodes biographiques, interrogeant le rapport chercheur/enquêté et le rôle de l’émotion.
1. La place du sensible et de l’émotion
- Émotions de l’enquêté et du chercheur : l’approche narrative donne une place centrale aux émotions, au sensible, à la surprise et à l’étonnement, pour le sujet, mais aussi pour le chercheur qui doit accepter d’être affecté.
- Le savoir incarné : Les participants insistent sur le fait que le savoir, même rationnel, est toujours pris dans les sensibilités et les émotions. C’est par le sensible que le chercheur peut transmettre et donner à comprendre le parcours.
2. L’éthique de l’enquête et la « vérité »
- Sincérité et rationalisation a posteriori : la méthode biographique doit permettre de dépasser la simple rationalisation a posteriori (l’individu qui réorganise son passé pour qu’il soit cohérent) pour atteindre la parole incarnée sur les moments de rupture, de transition ou de choix.
- L’éthique de la relation : l’éthique de l’enquête n’est pas seulement formelle ; elle est liée à la qualité de la relation établie, qui doit permettre au sujet de se sentir suffisamment en confiance pour révéler les éléments de sa trajectoire.
- La vérité des parcours : le récit de vie est défendu comme un moyen de faire émerger une vérité qui échappe à certains cadres rigides, comme par exemple des catégories administratives identifiant des « données de gestion » (ex. : les statistiques d’abandon dans le travail de V. Pleven), offrant une nuance indispensable aux logiques gestionnaires.
- Le rôle du chercheur dans l’implication du sujet : l’entretien biographique fonctionne notamment parce que les enquêtés viennent en supposant que le chercheur va les « aider à comprendre » leur propre histoire, créant une dynamique où « ils me supposaient un savoir et moi je leur supposais qu’ils savaient » (G. Grimault). Cette implication mutuelle est un facteur clé de la réussite de la démarche.
- L’influence de l’âge sur le récit : G. Grimault observe en outre une différence dans la construction du récit en fonction de l’âge : les adultes (dans le cadre de l’apprentissage du Breton) ont déjà « inventé un récit » structuré et rationalisé de leurs choix, alors que les sujets plus jeunes (lycéens sur leur orientation) peinent davantage à expliquer leurs choix. Il est souvent plus difficile de leur faire déplier un récit personnel.
V. Conclusion et perspectives
La Journée d’Étude a permis d’acter l’intérêt et la complexité des approches par les parcours de vie, qu’elles soient appelées récits croisés, carrières, histoires de vie, …
Les échanges soulignent l’impératif pour les chercheurs en Sciences de l’Éducation et de la Formation d’assumer une posture réflexive sur leurs propres trajectoires et sur l’impact de la méthode choisie sur le matériau recueilli.
Il ressort des échanges que les processus d’hybridations reflètent aussi des dynamiques qui s’inscrivent dans les parcours de recherche, composés de différentes strates méthodologiques. Ces processus sont interrogés ici à une échelle restreinte, celle des récits de vie envisagés comme méthodes en dialogue avec d’autres, pour appréhender les parcours. La maîtrise des méthodes canoniques parfois érigées en dogmes apparaît comme un prérequis pour innover, créer, et s’aventurer à des libertés méthodologiques, ajustées au contexte de la recherche en cours.
Les organisateurs concluent en évoquant la possibilité de prolonger cette réflexion dans le cadre du CREAD, concernant notamment les enjeux de mise en récit dans les travaux de recherche sur les parcours, notamment lors du colloque du laboratoire de 2027 centré sur l’émancipation et notamment les méthodologies qui y sont associées, afin de continuer à renouveler les pratiques de recherche.
Quelques références :
Becker, H. S. (2020). Les Ficelles du Métier : Comment Conduire Sa Recherche en Sciences Sociales (1ʳᵉ éd.). La Decouverte Editions.
Bertaux, D. (2000). Du récit de vie dans l’approche de l’autre: L’Autre, Volume 1(2), Article 2. https://doi.org/10.3917/lautr.002.0239
Bertaux, D. (2016). Le récit de vie: Vol. 4e éd. Armand Colin; Cairn.info. https://www.cairn.info/le-recit-de-vie–9782200601614.htm
Demazière, D., & Dubar, C. (2004). Analyser les entretiens biographiques : L’exemple des récits d’insertion. Presses universitaires de Laval.
Denord François (avec Réau Bertrand). (2014). La sociologie de Charles Wright Mills. la Découverte.
du Toit, E. (2025). Teaching, research, and everything in between: An autoethnographic account of academic identity. Review of Education, 13, e70108. https://doi.org/10.1002/rev3.70108
Gauléjac, V. de, & Legrand, M. (2008). Intervenir par le récit de vie : Entre histoire collective et histoire individuelle. Érès éd.
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Mills Charles Wright (avec Clinquart Pierre). (1997). L’imagination sociologique. la Découverte.
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Peneff Jean. (1990). La méthode biographique : De l’École de Chicago à l’histoire orale. Armand Colin.
Pentecouteau, H., Zanna, O., & Grappe-Nahoum, V. (2013). Un anonyme alcoolique : Autobiographie d’une abstinence. Presses universitaires de Rennes.
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Potin, E. (2016). Circulation, échanges et mise en scène des récits d’enfants placés. Sociologie et Sociétés, 48(2),95-117.
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[1] Béliard, A. & Eideliman, J.-S. (2008). 6 : Au-delà de la déontologie. Anonymat et confidentialité dans le travail ethnographique. Dans A. Bensa et D. Fassin Les politiques de l’enquête (p. 123-141). La Découverte. https://doi.org/10.3917/dec.fassi.2008.01.0123.